Juillet 995.

 

Richard avait quitté Kastell Paol dans la matinée sous le regard curieux de centaines de personnes venues voir ce nouveau roi sacré dans leur pays. La plupart des gens ne comprenaient pas comment cet homme avait pu aussi simplement devenir roi, mais la présence à son sacre de Geoffroi, tout jeune duc de Bretagne, dans la cathédrale Saint-Paul-Aurélien avait plus encore étonné le peuple. Ce roi était donc reconnu par l'un des plus puissants princes d'Europe. Une telle nouvelle n'allait pas tarder à se propager par delà les Cours et assurer une certaine protection à ce jeune royaume pour quelques années au moins.

1

Du moins, c'était ce que Richard espérait.

 

« Nous approchons des côtes, Majesté. » lui dit le capitaine du Lion des Mers, le plus rapide navire de la flotte de Pradvael.

 

Majesté ! Richard avait longtemps songé à cette lettre écrite au Pape. Un acte risqué, certes, mais avec ce qui se passait en Francie, il avait réalisé que le Pape chercherait de nouveaux soutiens. Richard avait toujours eu un esprit vif et était un fin tacticien. Il avait remporté maintes batailles maritimes contre les terribles vikings qui saccageaient la Bretagne ce qui lui avait valu le surnom de Prince de l'Océan par ses voisins Bretons. Prince de l'Océan, certes, mais devenir roi, quel orgueil ! Quelle folie l'avait prise ce jour de mai où il s'était enfin décidé à écrire au Saint-Père ?

 

Les mouettes tournaient autour du grand mât du Lion des Mers, sortant Richard de ses songes pour laisser place à de l'appréhension. Comment réagirait le peuple de Pradvael ? Le Duc de Kervignag allait-il accepter la mise sous tutelle de son duché ? Et les autres seigneurs de l'île ? Allaient-ils eux aussi le reconnaître comme leur roi, eux qui n'avaient pas assisté à son sacre, qui n'avaient pas vu la foule en liesse ?

2

Alors qu'ils approchaient du port, il contempla les nombreuses épaves qui faisaient la réputation de cette île imprenable. Les rochers qui l'entouraient avaient surpris bien des envahisseurs. Les vikings eux-mêmes n'osaient pas s'aventurer près de ces îles maudites et seul un marin connaissant parfaitement l'emplacement de ces roches meurtrières pouvait espérer mener son navire jusqu'à l'île sans sombrer.

 

Richard était conscient que cette protection était éphémère. Un jour, on pourrait tracer des cartes assez précises pour accéder à l'île. Il était assuré que les vikings ne viendraient jamais. On n'en voyait presque plus en Bretagne depuis qu'ils avaient décidé de se tourner vers l'Angleterre, le Danemark et l'Islande. Mais d'autres envahisseurs viendraient : des Normands, des Aquitains, des Francs. Le soutien du Duc Geoffroi lui assurait une certaine protection politique, mais jusqu'à quand ?

3

Voilà ce qu'il avait gagné pour vouloir devenir roi : une vie sacrifiée pour son royaume. Mais tandis que la colline aux mille sapins s'offrait à lui et qu'il apercevait le clocher de la nouvelle église fendant le bleu du ciel, Richard songeait que c'était là un beau sacrifice, si c'était pour ce pays-ci. Il était parti pendant cinq jours seulement, et les hauts murs de pierre nue étaient déjà métamorphosés en une belle église, la première de l'île. Le Pape avait envoyé des centaines de pièces d'argents pour sa construction. Richard décida qu'il irait s'y recueillir avant de retrouver sa Reine.

4

L'air était chaud et doux à mesure que Richard quittait les embruns du port pour la douceur ambrée des sapins de la colline. Son cœur battait de fierté à la vue de cette fière petite église dressée au milieu des arbres, comme si elle espérait dépasser en hauteur les conifères centenaires. Les moines qui avaient fui l'abbaye de Saint-Gildas de Rhuys, attaquée par les Normands, lui avaient fait parvenir de Déols une partie des reliques de Saint Gildas en protection pour son royaume.

 

Richard avait décidé d'en faire le saint patron de Pradvael et le dédicataire de cette première église sur l'île. Il placerait la relique, une dent ayant appartenu à Saint Gildas, dans le majestueux autel de bois et d'or dont il avait ordonné la construction. Cet endroit symbolisait sa première décision en tant que monarque. Un vent de fraîcheur s'abattit sur son visage alors qu'il ouvrait les lourdes portes de l'église et il revit les images de son sacre, de l'évêque Eudon l'oignant et lui posant la couronne sur la tête devant tous les seigneurs et chevaliers de Bretagne.

5

Des colonnes de vermeil incrustées d'or et de lourds piliers de marbre soutenaient le plafond étoilé peint de ce bleu si rare dans leur pays. Les murs de roche étaient si épais que le chant des mouettes et la berceuse des vagues étaient soudain assourdis, plus encore que dans l'endroit le plus reculé de la forêt, quand les arbres semblaient vous emprisonner dans leur parure végétale.

6

Richard huma la douce odeur du bois neuf, la fraîche odeur des pierres, le glacial parfum du marbre. Cette église ne sentait pas encore la poussière et l'encens. Cette église était aussi récente que son royaume. Même si l'endroit n'avait pas encore été consacré, il décida de s'y asseoir pour se recueillir un moment.

7

Il pensa à la Reine Alix, son aimée, qui avait déjà perdu trois bébés et qui était maintenant si pâle et si frêle. Il prierait pour elle. Il pensa au capitaine du Lion des Mers qui l'avait mené jusqu'à Kastell Paol et ramené à bon port. A Dwyai, le capitaine de la garde, qui avait veillé sur la Reine et le château de Pradvael en son absence.

8

Il pensa à ses parents. Il revit le regard dur de son père, le Duc de Pradvael, un homme craint de ses ennemis et respecté par ses hommes. Ce regard que nul ne pouvait soutenir. S'il avait été là, il l'aurait sûrement désapprouvé. « Tu as renié nos traditions. Tu as renié nos dieux. » lui aurait-il dit. Mais si Richard était roi maintenant, c'était par la volonté de Dieu, dont son père n'avait jamais voulu entendre parler sur son île. Comme Dieu veillait sur les hommes, il devrait veiller sur son peuple.

 

Seul dans l'église déserte, Richard pria et pria. « Seigneur, donnez-moi la force de régner. Délivrez-moi de mes ennemis. Faites en sorte que je sois un bon roi. »

< Introduction

> Alix retrouve la vie