Juillet 995.

 

Alix s'installa dans son salon avec l'un de ses livres préférés, espérant trouver un peu de fraîcheur par cette chaude après-midi d'été. Elle ne voulait pas tomber à nouveau en pâmoison. Quand sa suivante lui avait appris que Dwyai avait dû la porter jusqu'à son lit, elle était devenue rouge de honte. Ici, dans sa petite pièce, elle se sentait en sécurité, confortablement installée sur ses coussins vermeils. Elle ferma les yeux et essaya de dessiner le visage de Richard dans sa tête. Elle se demandait combien de temps il fallait à une personne pour oublier un visage.

 

Depuis cinq jours déjà Richard l'avait quittée pour son sacre et déjà elle avait l'impression d'être une de ces veuves qui regardent indéfiniment l'océan en espérant que leur mari revienne un jour. Bien sûr, elle n'avait pas la force de rester des heures à fixer l'infini de l'océan. Elle n'avait même pas la force de monter sur les remparts du château, et le capitaine de la garde le lui avait totalement interdit depuis son dernier malaise. Quelle piètre épouse elle faisait ! Et quelle piètre reine, incapable d'accompagner son mari à son sacre. Richard avait, comme d'habitude, éludé le sujet en lui offrant une couronne d'argent réalisée par Affiath, le forgeron de l'île. « Tu seras toujours ma reine. » lui avait-il dit avant de partir. Depuis cinq jours déjà !

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Alix essaya de se concentrer sur son livre : Étymologies, d'Isidore de Séville. La plupart des tomes  étaient ennuyeux et traitaient de mots extrêmement techniques, mais le tome douze était consacré aux animaux et comportait de nombreuses images. Alix se plaisait à voir ces animaux fantastiques se promener au milieu de son château tandis qu'elle parcourait les pages de son bestiaire. Elle oubliait alors ces trois enfants qu'elle avait été incapable de donner à son époux. Elle oubliait ses malaises à répétitions. Elle oubliait cette faiblesse ridicule contre laquelle elle essayait de lutter de toutes ses forces sans jamais y parvenir.

 

La lecture de son bestiaire était pour elle un merveilleux moyen d'évasion. Cependant, depuis le départ de Richard, elle observait particulièrement les animaux des mers dans le livre et se prenait à s'inquiéter du sort de son mari. Et s'il venait à périr en mer ? La vision d'un monstre terriblement effrayant la poussa à lire le texte qui l'accompagnait, bien que son latin ne soit pas très bon.

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« Le poisson scie (serra) tient son nom de la crête en forme de dents de scie sur son dos, avec laquelle il peut couper un navire quand il nage en-dessous. »

 

Et si le Lion des Mers avait été englouti par l'un de ces monstres abominables ? Et si Richard ne revenait jamais ? Alix se promit de demander davantage de détails au sujet de cette créature à Dwyai au dîner. Le livre ne précisait pas dans quelles mers le poisson scie vivait. Peut-être que Dwyai en avait déjà vu au Pays de Galles ?

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Un son inhabituel la sortit de ses rêveries. Les grandes portes du château de Pradvael étaient en train de s'ouvrir. Richard avait pourtant défendu à Dwyai d'ouvrir à quiconque de peur que l'un des seigneurs de l'île ne veuille prendre le contrôle du château pendant son absence. Elle entendit les sabots d'un cheval dans la cour, un hennissement, puis un claquement de langue destiné à calmer le cheval. Elle aurait reconnu ce son entre mille. Richard était de retour.

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L'idée de retrouver son mari redonna des forces à Alix qui traversa le grand hall et en ouvrit elle-même les lourdes portes. Elle oublia la chaleur étouffante qui lui faisait tourner la tête et le soleil brillant qui la rendit presque aveugle lorsqu'elle se retrouva à l'extérieur. Elle descendit les marches à l'aveugle, mais avec le maintien d'une reine. Peut lui importait de trébucher ou de tomber, tout ce qui comptait maintenant pour elle, c'était de retrouver son mari.

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« Vous n'imaginez pas à quel point ce cheval est nerveux. J'ai tellement mal aux jambes que je ne peux plus tenir debout. » dit Richard.

 

Alix n'arrivait même pas à mettre un sens sur ses mots. Le simple fait d'entendre sa voix la rendait tellement heureuse. Son mari était vivant et était assis dans le petit jardin de la reine comme s'il n'avait jamais quitté le château.

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Au moment où Alix s'assit sur le banc, sa vue revenait et les tâches bleues qui dansaient devant ses yeux disparaissaient.

« Vous auriez vu cette cathédrale ! » continua Richard. « Le Duc de Bretagne était là. Et tous les pairs de son duché, des chevaliers, des évêques ! Et la foule dehors qui m'acclamait. »

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« J'aurais aimé être à vos côtés. »

« Ne soyez pas triste, Alix. Après tout, vous êtes la reine maintenant, et le peuple ne veut pas d'une reine triste. »

« Suis-je seulement capable d'être une reine ? »

« C'est Dwyai qui vous a mis des idées pareilles en tête ? Si c'est le cas, je vais le pendre par ses petites jambes de Gallois et le laisser mourir au soleil. » dit Richard en riant.

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« Oh, non, pauvre Dwyai. » s'exclama Alix, ne pouvant s'empêcher de rougir en pensant au capitaine de la garde en train de la porter dans son lit. « Il a été vraiment charmant avec moi et a veillé sur notre château et sur nos gens. »

« Mais pourquoi sommes nous en train de parler de Dwyai alors que c'est vous qu'il me tardait tant de voir ! » dit Richard en saisissant sa femme par la taille.

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« Je vous en prie, parlez-moi encore de la Bretagne ! Comment est la Duchesse ? »

« En décomposition au fond de son tombeau. »

« Mon Dieu ! » s'exclama Alix, le regard crispé. « Quand est-ce que le Duc a perdu sa femme ? »

« Geoffroi n'est pas encore marié ! Je vous parlais de sa mère, Ermengarde, qui est morte, paix à son âme. » répondit Richard, amusé de son petit effet.

« Que je suis sotte ! Il va falloir que je commence à apprendre le nom de tous ces monarques si nous devons un jour les accueillir à Pradvael. Aurez-vous le temps de me les enseigner ? »

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« Une reine qui s'intéresse à la politique ! » s'exclama Richard. « Nous n'accueillerons aucun souverain ici à moins que nous n'organisions des noces royales. Il va nous falloir créer des alliances avec les royaumes alentours. Et pour créer des alliances, nous avons besoin d'enfants à marier. Que diriez vous d'un petit prince ou d'une petite princesse pour vous tenir compagnie ? »

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Dans les bras de Richard, Alix oubliait qu'elle n'avait pas su mener à terme ses précédentes grossesses. Elle se sentait à nouveau forte lorsqu'il plongeait son regard dans le sien, lorsqu'il lui souriait, lorsqu'il l'embrassait. Il semblait avoir assez de vie à partager pour deux. Par amour pour lui, elle ferait tous les efforts possibles pour lui donner un héritier. C'était, après tout, le rôle d'une reine que de donner de nombreux descendants à son roi. « Je te rendrais extrêmement fécond, de toi je ferai des nations, et des rois sortiront de toi. » avait dit le Seigneur à Abraham. Ces paroles résonnaient dans l'esprit de la Reine et la rassuraient. Bientôt, ils auraient un prêtre sur l'île et les anciennes traditions païennes disparaîtraient. Alors, le Seigneur la laisserait porter des enfants et leur royaume serait prospère et fécond.

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