Août 995.

 

Pétronille goûtait son bonheur autant que les fèves et le faisan qu'elle était en train de manger. Le bonheur avait goût de liberté, des luxe et de grands dîners avec des personnalités importantes. Elle était attablée avec un Duc, une Duchesse, un Roi et une Reine ! Elle, la simple fille de paysan !

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« Appréciez-vous le repas, Comtesse, ou dois-je faire pendre notre cuisinier ? » lui demanda le Duc avec un sourire, lui rappelant qu'elle n'était plus une simple paysanne.

« Hugues, c'est tout simplement délicieux ! » répondit la Reine à sa place. « Si vous ne l'exécutez pas, nous l'emmènerons avec nous à Pradvael. Tout ce que sait faire notre cuisinier, c'est du poisson. »

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« Et bien vous devriez venir à Uzel plus souvent, Majesté ! Nous faisons festin tous les soirs et notre cuisinier est le meilleur du pays ! » s'enthousiasma Pétronille.

En voyant le regard gêné de la Duchesse et la moue de la Reine, Pétronille comprit qu'elle avait fait une erreur. Peut-être ne fallait-il pas se vanter d'avoir un meilleur cuisinier qu'un monarque. Elle avait encore une fois trop parlé.

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« Comment osez-vous ? » s'indigna la Reine.

Pétronille regarda son mari, paniquée. Il avait le visage d'un condamné. La tension dans la pièce était palpable. Pétronille ne savait plus comment réagir. Elle n'osait ni parler ni bouger, de peur de commettre un autre impair. Elle aurait souhaité pouvoir disparaître et se cacher tout au fond de son lit.

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« Foulques, qu'avez-vous à dire ? » demanda la Reine d'une voix tremblante d'émotion.

« Je vous prie d'excuser ma femme, Majesté. Elle n'est pas encore au fait de toutes les habitudes de la Cour. »

Richard arborait un large sourire. Pétronille ne supportait pas d'être regardée avec tant de condescendance par ces grands seigneurs. Elle se demandait ce qui se passerait si elle quittait la table pour partir de réfugier dans sa chambre. Ce serait certainement une erreur de plus que son mari ne manquerait pas de lui reprocher. Mais ce qu'elle ne s'expliquait pas, c'était ce sourire énigmatique sur le visage de Richard.

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« Vous venez d'appeler mon épouse Majesté ? » demanda le Roi depuis le bout de la table. « Vous avez conscience de ce que cela engage ? »

Pétronille se retourna vers son mari qui était de plus en plus blême. A cause de son erreur, il avait prononcé le seul mot qu'il s'était juré de ne pas prononcer ce soir. Il venait de reconnaître Alix comme sa souveraine.

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« Je suppose que vous êtes fière de vous ? » demanda Foulques à la Duchesse.

« Que voulez-vous dire ? » demanda la Reine.

« J'avais chargé la Duchesse de mettre mon épouse au fait des us et coutumes de la Cour cet après-midi. »

« Elle l'a fait, mon ami ! » s'insurgea Pétronille, de peur que des reproches soient faits à cette chère Dagena par sa faute.

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« A vrai dire, il y a une chose que j'ai oublié de vous enseigner, Pétronille. »

« Dagena ! » soupira le Duc.

« Votre titre vous interdit d'adresser la parole la première à un souverain ou une souveraine. » continua la Duchesse. « Vous auriez dû attendre que la Reine vous parle en premier. »

Le Duc adressa un sourire à sa femme avant de se retourner vers Foulques.

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« Je suppose que vous avez quelque chose à dire au Roi, cher Comte ? »

« Vous souhaitez sans doute quelque chose de plus officiel... » grogna Foulques entre ses dents.

« Ce que j'ai là pourrait suffire. » répondit le Roi. « Nous avons des témoins de noble sang. Mais une formule plus officielle éviterait toute ambiguïté. »

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« Soit, vous avez gagné. Je suppose que je ne pouvais pas y échapper de toute manière. Moi, Foulques, troisième Comte d'Uzel, vous reconnais Richard, comme Roi des îles de Pradvael et de Kervignag et vous prête hommage. »

L'espace d'un instant, plus un seul couvert ne vint heurter le moindre bol. La mer elle même semblait avoir cessé son incessante lutte contre les rochers de la côte pour célébrer la solennité du moment.

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Pétronille observa le si beau visage de la Reine qui regardait son mari avec soulagement. Elle aussi avait sûrement souhaité que tout se passe dans la paix et le calme et non sous le coup des épées. Néanmoins, Pétronille ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable. C'était par sa faute que son mari avait commis l'acte contre lequel il luttait de toutes ses forces depuis un mois. Et maintenant qu'ils appartenaient au royaume, qu'allait penser la Reine d'une femme aussi sotte qu'elle ?

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« Ne vous inquiétez pas, Comtesse. » dit le Roi comme s'il lisait la tristesse sur son visage. « Je chargerai la Reine et la Duchesse, avec votre permission Hugues, de parfaire votre éducation. Je suis sûr que dans quelques mois, vous serez un exemple pour toutes les femmes du royaume. »

« Nous pourrons nous réunir ici ! » s'enthousiasma la Duchesse. « Et bien sûr, nous viendrons également à Pradvael, Majesté. » dit elle en s'adressant à la Reine.

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« Et j'inviterais même notre cher Comte pour qu'il goûte au merveilleux poisson de notre cuisinier ! » dit le Roi en poussant un rire sonore.

Toute l'assemblée riait de soulagement. La première Cour de Pradvael riait aux côtés de Pétronille. Elle ne pouvait s'empêcher de sourire en regardant son mari. Il lui souriait également. Après tout, peut-être était-il lui aussi heureux de ce dénouement.

13

Pétronille ne comprenait pas grand chose aux affaires de Cour, mais elle savait que son mari avait besoin d'un héritier, et elle se promit de lui en donner un aussi vite qu'elle le pourrait. Tandis que les hommes étaient à l'étage pour apposer leur sceau sur le parchemin reconnaissant l'hommage du Comté d'Uzel, elle parla longuement avec Alix et Dagena. Elle espérait s'en faire de vraies amies qui viendraient égayer la solitude de son grand château. Pétronille ferma les yeux et imagina l'avenir. Il était radieux.

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