Septembre 996.

Richard passa les lourdes portes de son château, éblouit par la lumière du matin. Il avait de moins en moins le temps de sortir pour traverser ses terres depuis qu'il était roi de ces deux îles.

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Les rapports de ses espions étaient plutôt favorables concernant sa situation à Pradvael. Soit les monarques européens reconnaissaient son royaume, soit ils n'y accordaient pas la moindre attention. Restait le Roi des Francs. Richard avait envoyé le Comte d'Uzel en Francie depuis un mois déjà et n'avait aucune nouvelle. Mais le problème qui le préoccupait le plus en ce moment venait de l'intérieur.

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Dwyai avait repéré des attroupements nocturnes au pied de la colline au mille sapins. Des paysans pour la plupart qui se réunissaient devant un cercle de pierres apparu là au moment de l'arrivée du Père Giovanni. Dans un premier temps, Richard avait préféré ne pas y accorder d'attention, espérant qu'ils oublieraient cet endroit aussi vite qu'il était apparu. Mais au contraire, ils étaient chaque nuit plus nombreux. Certains en parlaient même sur le continent.

 

Si jamais le Pape apprenait que l'on s'attroupait pour célébrer un objet païen, c'était la fin de son royaume. Le Père Giovanni avait été envoyé sur l'île pour convertir le peuple, mais son travail se révélait plus difficile que prévu.

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Les pierres se trouvaient bien à côté de l'église, provoquant crânement le grand bâtiment de pierres claires. Elles formaient bien un cercle, comme de petits dolmens. Celui qui avait fait ça avait dû y passer du temps, et pourtant, on racontait qu'elles étaient apparues en une nuit.

 

Qui avait bien pu les mettre là ? Et dans quel but ? Cherchait-on à déstabiliser son pouvoir en faisant référence aux vieux cultes païens ? Richard trembla en entendant le vent pousser quelques feuilles contre ces pierres. Il n'osait pas y toucher et savait que personne ne prendrait le risque de les déplacer s'il le demandait.

« Iarngon, laisse-le tranquille ! »

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« Bonjour, Sire. Vous êtes venu voir le cercle de fées vous aussi ? »

« Excusez mon fils, Majesté, je lui ai dit que vous voudriez sûrement être seul, mais il tenait absolument à vous parler. »

« Et de quoi veux-tu me parler, jeune homme ? »

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« Je voulais savoir ce que vous pensez de tout ça. Le cercle de fées, juste après l'arrivée du prêtre. Les paysans sont inquiets. »

« Je comprends leur inquiétude, mais ce ne sont que quelques pierres. »

« Ils ne sont pas inquiets par le cercle de fées, ils sont inquiets par cet étranger venu s'installer sur notre île. On raconte qu'il fait mourir les bêtes d'une seule malédiction. Le lait tourne dans les fermes. Les femmes qui lui parlent deviennent stériles. C'est une malédiction et les korrigans ne sont pas contents. »

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« Allons, allons, Iarngon, c'est ça ? Je suis sûr que tu es assez intelligent pour comprendre que le Père Giovanni n'est pas responsable de tout ces malheurs. Je sais que nous avons eu une année assez difficile, mais... »

« Le Père Giovanni ? Il parle avec les dieux ! Personne ne sait ce qu'il murmure dans son grand temple ! »

Le père du jeune homme préféra partir, visiblement inquiet de la réaction de leur monarque.

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Richard soupira et essaya de rester calme. Il savait qu'il faudrait des années avant d'éduquer les paysans, mais parfois, il arrivait au bout de sa patience. Pourquoi fallait-il que les habitants de son île soient si butés ?

« Ce n'est pas un temple, c'est une église. C'est un endroit ouvert à tous. Et le Père Giovanni fait des prières au Dieu unique pour votre bien. Il intercède ... il parle avec Dieu. » corrigea-t-il, voyant qu'il utilisait des mots trop compliqués. « Pour vous. » ajouta-t-il.

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« Personne peut parler aux dieux. C'est un sorcier ! »

« Il n'y a qu'un seul Dieu, Iarngon. Quand allez-vous comprendre ça ? » pesta Richard.

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« Arrêtez vos sornettes, Sire ! Depuis que vous avez ramené ce Dieu et cet homme chez nous, tout va mal sur l'île, c'est tout ce que je peux vous dire. »

Richard ne savait plus quoi faire. Il ne voulait pas convertir les paysans par la force. Il venait de se faire couronner, il avait besoin d'être soutenu par le peuple.

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Il ne pouvait pas non plus faire détruire ce cercle de fées au risque de donner du crédit à ces croyances. Le mieux était peut-être d'ignorer cet endroit et de faire comprendre aux paysans que sa protection ne leur était due qu'à partir du moment où ils se convertiraient. Il devait absolument trouver une solution pour que les paysans soient baptisés. Après tout, il avait été sacré Roi pour obtenir le salut de son peuple.

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« Padre, vous êtes justement la personne que je voulais voir. » s'exclama Richard, heureux de voir enfin un visage ami.

Le Père Giovanni passait beaucoup trop de temps dans les différents châteaux de l'île et semblait préférer les honneurs royaux à la réalité du peuple. Richard s'en était fait un vrai ami, mais il n'en était pas pour autant aveugle des préférences du prêtre.

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« Majesté, que puis-je faire pour vous ? »

« J'ai une requête d'une grande importance à vous faire. Ainsi qu'un conseil, si un homme de Dieu peut en recevoir. »

« Je recevrai les deux avec le più grande intérêt, Sire. »

« Vous êtes au courant de l'apparition de ce cercle de fées ? »

« Nous n'avons rien de tel dans mon pays. Je ne connaissais même pas ces superstitions avant que des fidèles ne me disent de quoi il s'agit. »

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« Comprenez que ce sont beaucoup plus que des superstitions. Les gens d'ici sont très attachés aux légendes et aux anciennes croyances. J'aimerai que vous passiez plus de temps chez les paysans et que vous leur fassiez comprendre que vous leur assurez votre propre protection s'ils se convertissent. Je vais vous rendre propriétaire de vos terres. Tous ceux qui souhaitent y vivre deviendront vos vassaux. En échange de quoi, vous devez vous charger de ces conversions. Comprenez moi bien. Le nouveau Pape, Grégoire V, a répondu favorablement à ma missive. Mais si je reste roi d'un peuple païen, je serais le premier et dernier roi de Pradvael. »

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Richard se demandait si le Vatican lui avait envoyé le bon prêtre. Le Père Guido avait encore des difficultés à parler la langue et s'intégrait plutôt mal parmi la population. Un prêtre celte aurait certainement été plus efficace. Peut-être devrait-il écrire au Roi d'Irlande pour lui demander d'envoyer un des ses hommes de Dieu. Le peuple irlandais avait été rapidement converti et c'était maintenant le pays comptant le plus de monastères de tout le monde connu.

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Si seulement un miracle ou un fait extraordinaire se produisait, il obtiendrait plus aisément le soutien des paysans ainsi que leur salut. Richard songea au plus beau miracle qu'il pourrait attendre en ce moment. Si la Reine était de nouveau enceinte, ce serait une véritable bénédiction et pour lui le plus beau des miracles.

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Mais les mystères des femmes semblaient bien plus grands que ceux du Seigneur. Depuis ses trois fausses couches, Alix n'avait pas donné signe d'une nouvelle grossesse, et Richard avait peur qu'elle ne puisse jamais porter d'enfant. Qu'adviendrait-il si tel était le cas ? Devrait-il la répudier et la condamner à une vie dans un couvent pour prendre une nouvelle Reine ?

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Il ne pouvait se résoudre à penser à de telles choses, pour tout l'amour qu'il portait à son épouse. Seul dans son étude, Richard lut longuement la Bible, dans l'espoir d'y trouver une réponse. Comment les rois légendaires avaient réussi à mener leur peuple au salut éternel ? Alors qu'il lisait les exploits de David ou de Salomon, Richard se demandait s'il était à la hauteur de la tâche qui lui avait été confiée. Parlerait-on de lui dans les siècles à venir comme du grand roi qui convertit tous les habitants d'une île ? Ou comme d'un obscur petit roi qui n'avait jamais été digne de porter sa couronne.

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